Vendanges tardives à Jurançon : un après-midi chez un vigneron du coteau

Par

Le vent sec m’a piqué les joues quand Jean-Baptiste Laffont a levé une grappe de Petit Manseng presque ridée, sur le coteau du Domaine de Souch. J’étais partie de Pau avec l’idée d’un blanc lourd, presque collant, et j’ai été frappée par autre chose. La première gorgée glacée m’a surprise : un sucre doux, oui, mais surtout une acidité vive qui tranchait fort avec mes attentes. Entre la vigne et le chai, j’ai compris que ce Jurançon tardif jouait sur la tension, pas sur la mollesse.

Ce que j’espérais avant de poser le pied sur le coteau

Je suis rentrée de l’école des enfants à 16 h 40, j’ai posé mon carnet sur la table de la cuisine, puis j’ai relu mon trajet vers Jurançon. J’ai l’habitude de glisser une visite entre deux heures volées. Ce jour-là, je n’avais qu’un budget modeste et une fenêtre de 4 heures, pas davantage. Je voulais voir un vin local sans vernis, avec assez de temps pour marcher et assez de recul pour goûter.

J’ai choisi Jean-Baptiste Laffont parce que le Jurançon tardif m’a toujours semblé mal compris. À Pau, on le sert par moments comme un vin presque dessert, et cette image m’agace un peu. J’avais envie de comprendre ce qu’on fait des grappes quand elles restent plus longtemps sur souche, sous un vent qui sèche tout vite. Le nom du Domaine de Souch revenait dans mes notes, alors je suis partie là-bas un mardi de novembre, avec une veste trop légère.

J’avais entendu dire que le sucre venait d’abord, puis la rondeur, puis le reste. Moi, j’étais sûre de moi sur un point, et je me suis trompée : je croyais que le moelleux tiendrait toute la place. J’ai été convaincue du contraire dès les premières minutes, parce qu’ici la fraîcheur coupe net la douceur. Je ne savais pas encore qu’un tardif pouvait paraître presque sévère au premier verre, sans rien perdre de son charme.

La réalité du terrain, entre pente raide et vendange minutieuse

Le coteau m’a accueillie avec une terre irrégulière et sèche en surface, mais encore lourde sous le pied. J’avais choisi des chaussures de ville, une vraie erreur, et je me suis retrouvée à regarder chaque appui comme si je marchais sur un escalier humide. Après 2 jours de pluie, le vent sec avait déjà commencé à tirer la peau des baies. En 12 minutes, la montée m’a fait sentir mes mollets, et je n’avais encore rien cueilli.

Jean-Baptiste Laffont m’a montré les rangs l’un après l’autre, sans geste spectaculaire. Le Petit Manseng a ces petites baies serrées, à peau épaisse, qui tiennent mieux le passerillage sur souche. Certaines grappes étaient presque ridées, mais pas abîmées. Je me suis approchée, et j’ai vu des baies presque translucides à contre-jour, avec un jus dense quand on les écrasait entre les doigts.

Il n’a rien coupé d’un bloc. Sur cette parcelle, il a travaillé en 3 passages, avec de petites cagettes à moitié pleines. Le tri manuel se faisait tout de suite, et les grappes touchées par la pourriture grise partaient à part. J’avais pensé, comme une débutante un peu pressée, que tout finirait dans la même benne. Là, j’ai hésité, parce que ce que je prenais pour de la patience ressemblait à une discipline très serrée.

La difficulté n’était pas seulement la pente. En milieu d’après-midi, la chaleur tapait encore sur les épaules, et mes semelles glissaient un peu sur la terre humide. Je me suis sentie plus invitée que vendangeuse, ce qui m’a gardée humble du début à la fin. Au bout de 7 minutes, j’ai dû m’asseoir sur une caisse vide, les mains pleines de poussière claire et le dos tendu.

Le vigneron m’a laissé suivre le rythme, sans presser les choses, et c’est là que j’ai compris que le geste comptait autant que le volume. Une seule grappe écartée changeait l’allure de toute la récolte. Dans ma tête, j’avais encore l’image d’un ramassage rapide. Sur place, tout se faisait au détail, presque au grain près.

La dégustation qui a tout remis en question

Dans le chai, l’odeur m’a saisie avant le verre. Il y avait du moût chaud, des levures, des fruits très mûrs, puis ce fond de coing et de peau d’orange qui restait sur les mains. Le vin était bien frais, à 4 degrés de moins que l’air du chai, et la première gorgée m’a surprise par sa netteté. J’attendais du sucre en avant-plan, j’ai trouvé une ligne acide qui allongeait tout.

Le moment où le vigneron coupe une baie devant moi, avec sa peau épaisse et son jus presque sirupeux, m’a fait comprendre que la vendange tardive, ce n’est pas juste du moelleux mais un équilibre fragile entre concentration et fraîcheur. Il a laissé tomber la peau entre ses doigts, puis a montré le panier où une partie des grappes avait été retirée. Ce contraste entre la baie concentrée et le tri impitoyable a changé ma lecture du vin. Je l’ai regardé autrement, presque en silence.

Plus tard, je l’ai goûté à température de pièce, et j’ai compris mon erreur. L’alcool montait plus vite, le fruit s’éteignait, et la bouche semblait plus lourde. Après 15 minutes sur la table chaude, le verre perdait sa tension. Quand je l’ai repris bien frais, le coing, l’abricot sec et le miel léger sont revenus, avec un zeste confit en finale.

J’ai aussi noté une autre nuance, plus discrète. Quand la cuvée descend un peu en température, elle garde sa ligne, mais elle ne se referme pas. À ce moment-là, j’ai été frappée par la longueur, presque citronnée, qui faisait oublier la douceur de départ. C’était moins un vin sucré qu’un vin tenu.

Ce que j’ai compris avec le recul, entre erreurs et nouvelles habitudes

J’ai appris à me méfier des images trop propres. Ici, j’avais confondu douceur et lourdeur, et je pensais qu’un tardif devait écraser la bouche. J’ai fini par comprendre que le tri, le vent sec et le temps sur souche dessinent autre chose. Dans une année humide, Jean-Baptiste Laffont m’a montré aussi les baies qui brunissent vite, et j’ai vu pourquoi il écarte sans traîner ce qui part en pourriture grise.

Si je devais recommencer, je prendrais des chaussures qui accrochent mieux et je laisserais de côté mes semelles lisses. Je prévoirais 5 heures, pas une visite serrée, parce que la marche dans les rangs change la lecture du verre. Je ne goûterais plus ce vin trop chaud. Et je passerais plus de temps à regarder les grappes qu’à chercher tout de suite une conclusion.

Pour quelqu’un qui accepte de marcher un peu, de laisser tomber l’idée d’un blanc sirupeux et de regarder la vendange au plus près, cette expérience vaut le détour. Elle parle aussi à ceux qui aiment comprendre un produit à partir de ses gestes, pas d’un discours. Avec mes deux enfants et mon rythme serré à Pau, j’ai aimé ce moment parce qu’il m’a sortie du calendrier ordinaire. Il avait la lenteur d’un après-midi entier, mais pas la mollesse que j’imaginais.

Si je n’avais pas eu le temps pour cette marche, j’aurais sans doute gardé une image un peu fausse du Jurançon tardif. D’autres cuvées du secteur donnent un aperçu plus rapide, et je comprends que certains préfèrent cela pour une première approche. Moi, j’avais besoin du coteau, des grappes presque ridées et du tri vu de près. C’est ce trio-là qui m’a fait changer d’avis.

Je suis rentrée à Pau avec les doigts encore collants et l’odeur de chai sur la veste. Au Domaine de Souch, le Jurançon tardif m’a laissée plus attentive à la tension qu’au sucre, et c’est ce qui me reste le plus. Je l’ai compris sans détour : ce vin tient par sa fraîcheur, et la visite ne m’a pas paru décorative. Elle m’a demandé de marcher, de douter, puis de regarder autrement.

Avatar de Océane Brugière
À la plume